Bienheureux !

Ce dimanche 1er mai, comme une ultime bravade au communisme qu’il aura combattu toute sa vie, Jean-Paul II a été béatifié, avant une probable canonisation – après tout, un miracle est si vite arrivé. Le Vatican aura procédé avec diligence; on lui sait gré d’avoir au moins résisté, un peu, à la pression et à la ferveur populaires qui voulaient faire de ce pape un saint sitôt sa mort connue – « Santo subito ! » avait scandé la foule rassemblée sur la place Saint-Pierre de Rome.

Savamment entretenu depuis des siècles, à la faveur d’une vérité déjà fluide (mais qu’importe la vérité du moment qu’on a la vraie foi), efficace pour avoir imprégné des générations de croyants, le culte des saints (ou culte de dulie) répond en fait à une logique hyper-moderne: faire voir l’invisible, rendre concrète la transcendance, remplir l’absence. C’est l’apôtre Thomas puissance dix, vingt, cinquante: « Si je ne vois pas… ».

Car c’est bien d’absence qu’il s’agit: les bienheureux et les saints ré-enchantent le monde vidé de, tandis que l’absence de Dieu le vide cruellement de références: manifestement, le sentiment n’est pas si nouveau, la réponse non plus. Mais qu’on ne s’y trompe pas: en même temps qu’ils remplissent le vide, les saints éclipsent le Christ plus qu’ils n’y renvoient. Pour preuve les propos de l’abbé Rimaz sur RSR la Première dans le Forum du jour, où l’on attendit en vain une référence chrétienne: serait-il venu un instant à l’esprit de cet ecclésiastique que l’intercession du Christ vivant, plutôt que celle d’un pape mort, aurait soigné la religieuse Marie Simon-Pierre de sa maladie de Parkinson? Se pourrait-il que l’Eglise catholique romaine ne fasse que gérer en sous-main un paganisme encore vivace dans la piété populaire? Se pourrait-il qu’elle veuille nous faire croire quand même que la cohorte des saintes et des saints vaut mieux que le Christ, et que ce qu’on voit compte davantage que ce qui, peut-être essentiel, reste invisible pour les yeux ?…

Nucléaire: les contours de l’indécence

Fukushima 2011

A la mi-mars, au lendemain de la catastrophe naturelle qui a ravagé le nord-est de l’archipel japonais, venait s’ajouter une autre catastrophe, industrielle celle-là, dont l’issue n’est pas encore connue, bien que la situation soit maintenant stabilisée: celle de Fukushima, quatre syllabes exotiques qui s’imprimeront durablement dans nos mémoires, comme le sont celles de Tchernobyl depuis vingt-cinq ans.

Très vite, on a parlé d’indécence: de droite vers la gauche (devant le martyre des Japonais, il n’est pas convenable de relancer un débat sur le nucléaire), de gauche vers la droite (comment oser croire encore que cette technologie est sûre et que tout risque majeur soit écarté, si même au Japon…).

A vrai dire, la seule indécence vient aujourd’hui de la manière dont le gouvernement japonais et l’entreprise Tepco chargée d’une partie du parc nucléaire nippon ont, durant des décennies, laissé aller le navire avec une certaine complaisance. Après le séisme, on s’est félicité de la résistance des centrales japonaises (c’est heureusement vrai de presque toutes les autres!), construites selon des normes parasismiques extrêmement poussées, mais on a rapidement déchanté devant le désastre de Fukushima, et le discours est subitement devenu moins laudatif, se défaisant de ses oripeaux mythologiques et des propos convenu, jusqu’à laisser apparaître les motifs de l’indécence – les vrais, cette fois.

Encore un peu, juste un peu…

Des opposants à Kadhafi sur un tank de l'armée libyenne, à Benghazi (le 21 février 2011) Alaguri/AP/SIPA

Je ne me connaissais pas ce côté va-t-en-guerre. Il me surprend. Il me trouble et me dérange. Mais infiniment moins que l’attentisme dont fait preuve une fois encore l’Occident, échaudé jusqu’à la couardise, craignant peut-être que les armes vendues au pouvoir libyen ne le reconnaissent et ne se vengent d’avoir été trahies. Ma plume est vive mais elle n’est pas courageuse, planquée qu’elle est derrière un écran: je ne risque rien que de vous agacer. Mais que puis-je faire d’autre que d’écrire au moins, de m’indigner ainsi alors que, pendant ce temps, les fronts rétrécissent et que ceux qui combattent – seuls –, tombent et continuent de tomber au nom de valeurs dont nous alimentons nos références démocratiques. Il est des solitudes qui tuent. Plus que la honte, curieusement.*

Nous sommes neutres, dira-t-on. Neutres? Le mot suisse pour complices? Durant des mois, personne en Suisse n’était neutre lorsqu’il s’agissait de s’offusquer de la prise d’otage dont deux compatriotes étaient l’objet en Libye. Depuis une huitaine de jours, le silence est pesant, l’attente insupportable pour qui veut bien se sentir concerné, et l’on croit donner le change en s’effrayant de réfugiés invisibles: ce ne sont que des gesticulations pitoyables qui s’efforcent de remplir de vent le vide du moment et distraire notre sentiment d’impuissance.

Révoltes arabes : l’autre changement de siècle

Chaussures levées, signe non-violent de révolte et de mépris (source Rue89.com)

Quand le 21e siècle a-t-il commencé? Implacable, le calendrier règle l’affaire au 1er janvier 2001 (quoique l’année qui s’achevait alors avait entretenu la confusion, soutenue par un enthousiasme populaire subjugué par les dates simples). Pure convention donc. Mais la perception sociale et politique est toute différente.

Ainsi, on s’est interrogé pour savoir si le 20e siècle serait un siècle court – voire très court: commençant dans la boue des tranchées pour s’achever en automne 1989 avec la chute du mur de Berlin. Depuis, les observateurs admettent volontiers que le 21e siècle a commencé le 11 septembre 2001 avec les attentats contre les tours jumelles du WTC à New York. La portée symbolique et dramatique de l’événement en a fait une évidence jusqu’à l’établir en convention (c’est dans cet effondrement que le siècle a basculé!), alors qu’elle est une question de point de vue politique, occidental en l’occurrence.

Nanomanie… giga profit !

Encore un peu, et l’on croirait que la Migros aime les enfants. Après les stickers sur les animaux (à qui l’on pouvait accorder le bénéfice du doute pédagogique), les dominos suisses (ils bénéficiaient d’une grâce toute nationale) et les billes Lilibiggs (juste pour jouer, pour une fois?), les Nanos se sont échappés des caisses du géant orange pour débouler dans les familles, à l’école, à côté de l’école – bref, un peu partout. La Nanomania déborde.

Simplement voilà: à force de pancartes, dépliants, modèles 3D et placards sur les bus, le distributeur suisse en fait un peu trop, et ce qui passait encore naguère pour un passe-temps amusant devient une prise d’otages parentaux.

On a pourtant éduqué nos enfants à ne pas accepter de cadeaux ni de bonbons de la part d’inconnus. Mais comment résister à une gentille caissière? Et comment ne pas vouloir faire plaisir à son enfant, surtout lorsque, harassé-e par les commissions, il faudrait encore gérer un drame nanogalactique au passage en caisse?

La référence politique aux « valeurs chrétiennes », ou la grande illusion

A n’en pas douter, nous assistons au grand retour du religieux en Suisse… mais pas là où on l’attendait! Point de retour aux institutions, point de montée significative de la pratique, quelle soit chrétienne ou musulmane, point d’expression massive d’un sentiment religieux individuel: non, rien de tout cela. En Suisse, et pour quelques mois jusqu’à l’automne, le retour du religieux est… politique. Et opportuniste.

Au-delà des partis convenus qui ont au moins le mérite de la cohérence (UDF, PEV), deux partis gouvernementaux (UDC, PDC) revendiquent la religion comme thème électoral, en particulier la reconnaissance des valeurs chrétiennes. Le premier surfe sur le vote de 2009 contre les minarets et y consacre trois pages de son programme de législature; le second semble chercher une fois encore le sens de son « C », mais on doit reconnaître que sa réflexion mérite le détour. Dès lors, tout bien considéré, le propos ici concernera largement le premier, espérant ne pas voir le second succomber  à quelque tentation électoraliste.

Qu’un pasteur s’exprime de manière aussi frontale sur le sujet, et voilà qu’on s’agite et qu’on rappelle de manière préventive que « les prédicateurs doivent s’abstenir de faire de la politique du haut de la chaire », mais doivent plutôt « offrir du réconfort et de l’aide aux âmes, par la prédication et l’assistance spirituelle » (UDC, p.121). Amen!

L’humour de Jésus

Jésus, icône cool dans le film Dogma

Jésus n’a pas réputation de rigolo. Dans le Nouveau Testament, ses détracteurs disent de lui qu’il était un bon vivant excessif, mais pas une ligne sur le rire – pas même un sourire – de Jésus. Il faut dire que sa mission ne prête pas le flanc à la badinerie: annoncer le Royaume de Dieu et sauver le monde, c’est du sérieux. L’ennui, c’est que, portant ce regard sur les textes bibliques (la Bible, c’est sérieux…), on oublie d’y lire des traits d’humour qui y sont pourtant très présents.

C’est le cas du texte dont le guide de lecture biblique de la Fédération protestante de France nous recommande la lecture pour ce jour: évangile selon Matthieu, au début du chapitre 7: l’épisode fameux de la poutre et de la paille. Relisez-le: le ton est certes sérieux, mais le propos pétille d’humour jusqu’à utiliser la ressource du grotesque (une poutre dans l’oeil…) pour faire ressortir quelque chose d’important tout en invitant l’auditeur ou le lecteur à prendre de la distance d’avec le tragique. Jésus évoque quelque chose de grave… avec le sourire!

La Constituante genevoise et les prophètes de malheur

Avant-projet Constituante Genève

L’Espace Fusterie (www.espacefusterie.ch) a récemment accueilli trois Rencontres-débats sur le thème de la Constituante genevoise, qui vient de produire un avant-projet de texte constitutionnel. Le billet suivant est redevable des éclairages apportés par les intervenants. Le site surparole.ch est en chantier, et il ne permet encore pas de déposer de commentaire direct, mais vous pouvez m’envoyer un message par la page de contact, et j’y répondrai volontiers.

Dans la tradition biblique, il apparaît souvent de bon ton d’être contre pour être crédible, et les profils d’opposition ne manquent pas, parmi lesquels les prophètes tiennent la belle part, critiques avisés du pouvoir politique et de ses possibles dérapages. Après tout, n’est-ce pas dans les situations de crise que se forge le caractère, et que se détachent les figures décisives dans la trajectoire d’un groupe ou d’une nation? Jésus lui-même ne s’est-il pas constitué une solide réputation dans la dénonciation de quelques dérives religieuses de son temps? Tant qu’à suivre un exemple, autant qu’il ait du prestige et quelques références.